Et de l’art, le renouveau ?

Rencontre avec Marie Maertens
Commissaire de l’exposition Embrasser des espaces infinis

« A la dégradation répond le renouveau. C’est une décadence que l’on peut aussi choisir de regarder comme source de création. L’on peut décider de danser sur cette terre, peut-être de manière presque tribale, chamanique ou folklorique, afin de puiser un vivant enfoui, qui surgira de ses cendres. Ainsi, ces nouveaux mondes se retireront d’une géographie pure pour embrasser des espaces infinis. », ainsi s’achève le texte curatorial de l’exposition « Embrasser des espaces infinis », 1ère exposition produite par HiFlow.

Un espace-temps plus tard, Marie Maertens répond à nos questions.

À l’ère de l’anthropocène et de cette urgence climatique, quel rôle peuvent jouer les artistes ?
En 2019, la dernière Biennale d’Istanbul, dont le commissaire était Nicolas Bourriaud, avait justement pris pour thématique l’anthropocène et les plasticiens exposés y répondaient de manière plus ou moins alarmiste, tout en ayant créé beaucoup d’installations. La question du déchet se pose d’ailleurs avec pertinence dans l’art contemporain, où en dehors de cette période pandémique, les gens voyagent énormément et courent parfois de foires en foires qui génèrent énormément de déchets. Les expositions internationales font aussi se muer les œuvres entre différents continents et constituent un paradoxe que certains ne veulent plus alimenter. Ainsi, Bianca Bondi, qui avait été invitée à la Biennale de Lyon puis de Gwangju, tient à construire son travail avec des matériaux trouvés sur place donc liés à l’histoire et à la géographie du lieu. Une fois le projet achevé, elle peut extraire certaines parties ou accepter de laisser sur site quelques éléments. Dans un autre médium qui est celui de la vidéo, Peter Aerschmann, présent dans l’exposition Embrasser des espaces infinis, se sert souvent de son environnement immédiat, donc les paysages ou villes qui l’entourent pour recueillir les images digitalisées de ses films. C’est sa manière de ralentir le temps et le mouvement pour inciter également les spectateurs à prendre conscience de l’intérêt de ce qui leur est proche. 

Avez-vous constaté ou peut-on dire que la prise de conscience s’accompagne d’une évolution des médias utilisés ? Au retour du land art ou de « l’arte povera » ? Dans quelles mesures l’écologie joue-t-elle un rôle dans la forme voir l’usage des œuvres d’art ?
Comme je l’ai écrit précédemment, les artistes créant des installations en prennent de plus en plus conscience. L’organisation d’une exposition va ainsi se développer dans des sortes de mini-résidences et un travail s’élaborant en dialogue avec les commissaires, ce qui est passionnant. On peut donc observer qu’à l’instar des années 1960, étant la période du début de la conscience écologique, les artistes vont aller à la recherche d’objets trouvés dans la rue et accompagnent, avec grand plaisir, les facteurs de décomposition que peuvent subir les matériaux. Le Land Art ne connaît pas, quant à lui, une seconde naissance, peut-être aussi due au fait que le monde de l’art soit devenu un vrai marché et que les artistes ont besoin de produire des pièces à l’usage des collectionneurs. Toutefois, l’on pourrait parler d’une sorte de Land Art transposé, notamment chez d’Aladin Borioli (présent dans l’exposition) qui travaille à partir des patrimoines vernaculaires pour en recueillir des images sur l’histoire des ruches, des abeilles, donc parlant de la biodiversité en général.

Alors que l’humanité s’est vue enfermée et submergée par un virus, comment réagissent les artistes à cette privation de liberté ? Que peuvent-ils apporter à notre humanité désoeuvrée/angoissée ?
Le premier confinement a été assez traumatisant pour nombre d’entre eux, qui n’ont pas été forcément très productifs à ce moment-là. Beaucoup me racontaient qu’ils allaient à l’atelier mais demeuraient comme pétrifiés… D’autres ont changé leur pratique, en restant davantage à la maison, ou re-exploité des médiums plus simples et immédiats tels que le dessin. À l’exemple de Xavier Veilhan, qui s’est comme imposé de réaliser une œuvre quasi-quotidienne, qu’il mettait en ligne sur son compte Instagram, et continue à poursuivre aujourd’hui régulièrement. Franck Scurti a, quant à lui, pris quantité de notes dans des carnets qu’il a mis en pratique quand il fut invité cet été à recréer son atelier au Grand Palais, avec des œuvres que l’on peut voir à présent, et jusqu’au 20 mars, à la Galerie Michel Rein. La thématique générale porte justement sur l’enfermement et la liberté… Comme tout le monde, les plasticiens ont été très angoissés et notamment ceux vivant dans des environnements citadins, me le rappelait Grégory Chapuisat. Isolé volontairement depuis très longtemps, il n’a pas souffert du confinement, mais passait son temps à rassurer, par téléphone, ces amis restés à Paris ! Dans son corpus, il nous parle bien de réchauffement climatique et de la place envahissante de l’homme dans la nature, mais avec force humour, comme on l’avait vu dans l’exposition. 

Peut-on parler d’artistes éclaireurs ? Quelle est leur part de voix dans la construction de nos futurs ?
Quand j’étais à l’université, l’un de mes professeurs avait l’habitude de dire que les artistes étaient des sismographes de leur époque, même si elle parlait essentiellement des avant-gardes du début du XXe siècle, comme l’expressionnisme allemand, La Nouvelle Objectivité ou le constructivisme russe. Aujourd’hui, la notion de « l’engagement » est complexe. Nombre de plasticiens réactivent la réflexion sur le féminisme ou le post-colonialisme, mais la question du politique ou du sociétal est, globalement, moins partagé. Pour l’exposition Embrasser des Espaces infinis, on le voyait de façon plus frontale chez Ignacio Acosta, qui se décrit comme un chercheur et se focalise sur l’écologie politique. Yann Gross dénonce aussi les méfaits de l’industrialisation de masse sur l’Amazonie, mais le propose par des photographies de paysages idylliques, donc au sein d’une double lecture. Tous les plasticiens de cette exposition sont fascinés, d’une manière ou d’une autre, par le paysage, la nature et son évolution, mais davantage dans une réflexion intérieure que par la volonté d’éclairer le regardeur. Je ne pense pas que le rôle d’un artiste soit d’être trop directif dans son intention. Il propose des pistes de réflexion, mais demeure au-delà d’un aspect trop informatif. John Armleder le montrait parfaitement avec les deux toiles du show, où l’on pouvait créer un lien avec des constellations solaires, ou juste voir de la peinture sur une toile… Ou encore Caroline Corbasson, jouant entre relevés scientifiques et formes poétiques. 

Que penser des médias digitaux ? Comment dialoguent les artistes numériques avec ceux qui ont opté pour le travail de matériaux nobles à l’ère de l’intelligence artificielle ?
Les médias digitaux sont très efficaces pour la communication des travaux, qui sont dans l’ensemble toujours réalisés à l’atelier. Les artistes reçoivent aujourd’hui directement des demandes de prix ou de disponibilités des œuvres de la part de collectionneurs sur Instagram, mais là-encore pour des peintures, dessins, photographies, sculptures… Gaël Corboz construit l’ensemble de ses vidéos sur l’ordinateur, mais les autres plasticiens de l’exposition Embrasser des Espaces infinis continuent de développer leurs pièces par des médiums dits « classiques ». Il ne faut pas oublier le plaisir de la pratique à l’atelier qui les fait vraiment vibrer et avancer leur recherche de manière empirique. Ils adorent essayer, tâtonner, toucher, construire… Et pas seulement être devant des écrans. 

En parlant d’écran, que vous a inspiré 2020 et que souhaitez-vous pour 2021 ? 
La crise sanitaire que nous connaissons a justement montré le besoin impétueux de culture. On l’a évidemment dit, mais je le réécris : personne n’a pu passer son confinement sans littérature, musiques, films… Quand les institutions et galeries se sont démenées pour offrir en ligne un accès privilégié à leurs œuvres, mais aussi des contenus digitaux qui nous nourrissaient. Paradoxalement, ces efforts ont montré à quel point, il est important de voir l’art de visu, de ressentir la matière d’une peinture, de tourner autour d’une sculpture pour mieux appréhender son volume, d’aller et venir pour discerner les perspectives… En ce moment, les galeries sont combles et chacun attend avec impatience la réouverture des musées et des centres d’art. Ce que je trouve positif est qu’il y a également davantage d’attention au texte et à l’écriture. Puis nous verrons, dans quelque temps, comment les artistes ont-ils ingéré ces temps difficiles et les ont retranscris dans leurs créations.